LES AVENTURES EXTRAORDINAIRES D’UN JUIF REVOLUTIONNAIRE

ALEXANDRE THABOR

Alexandre Thabor, aujourd’hui âgé de 92 ans, nous livre l’incroyable récit que lui a fait son père, Sioma, il y a plus d’un demi-siècle : celui de sa vie, de ses combats et de son amour pour sa femme morte en déportation.

Il lui a raconté son engagement dans des conflits qui ont marqué le XXè siècle : au coeur de la révolution russe à Odessa, sa ville natale, au sein des brigades internationales pendant la guerre civile espagnole, comme prisonnier dans les camps du régime de Vichy, pour la création d’un Etat d’Israël binational dans lequel les juifs et les arabes cohabiteraient en paix.

Un récit époustouflant, épique et sentimental qui nous fait voyager à travers l’histoire et les continents. Une aventure intérieure aussi, celle d’un homme qui voit s’effondrer ses idéaux de paix, de justice et de fraternité.

Paris, mars 1958, Alexandre a 30 ans, il retrouve son père Sioma qu’il n’a pas vu depuis 22 ans, depuis ce fameux jour de 1936 où les anglais ont chassé Sioma de Palestine et qu’il est allé rejoindre les résistants espagnols afin de combattre le régime Franquiste. Il a bien aperçu ce père au début des années 40, il était alors venu à Paris avec sa mère, Tsipora dans l’espoir de le retrouver, Sioma venait de s’échapper du camps du Vernet en Ariège et il leur avait donné rendez-vous à la gare d’Austerlitz, un souvenir furtif d’un père fugitif menotté qui avait tout de suite été capturé à la descente du train.

Les retrouvailles sont émouvantes même si la vie les a séparés, même si Sioma a choisi de privilégier son idéal, sa soif de justice et de liberté pour les peuples il est heureux de revoir enfin Alexandre, il éprouve alors le besoin de tout lui raconter, de combler ces 22 années vécues loin de lui et des siens, d’évoquer Tsipora, l’amour de sa vie, celle qu’il n’oubliera jamais et avec qui il ne fait qu’un, même si depuis il a refait sa vie. Sioma aborde son récit depuis le commencement, sa naissance dans un quartier Ukrainien d’Odessa en 1904.

Le livre est divisé en quatre parties et j’ai tout de suite une préférence pour la première, la vie à Odessa, les pogroms, les Cent-Noirs, la révolution d’octobre 1917, le renversement du régime tsariste, le régime de Lenine et la guerre civile qui s’installe dans le pays, faisant énormément de victimes et laissant l’économie du pays exsangue. J’ai découvert des passages de l’histoire que je ne connaissais pas mais c’est surtout la rencontre de Sioma avec Tsipora que je veux retenir, la naissance de cet amour fusionnel, deux personnes qui se complètent parfaitement et qui regardent dans la même direction, même si au départ elles semblent opposées. Tsipora est née dans une famille fortunée, elle lit, elle écrit, elle étudie l’hébreu et le talmud, alors que cette étude est normalement réservée aux garçons, elle a appris la langue de Molière, elle admire Balzac. Sioma est pauvre, il s’intéresse au mouvement communiste, il veut de l’action, il veut changer le pays, se battre pour reconstruire avec des valeurs de liberté et de fraternité. Il veut que Tsipora qui vit dans un cocon doré puisse voir ce qu’il se passe de l’autre côté et se rende compte des inégalités dans le peuple. La misère, les enfants qui meurent dans les rues, la faim, la peur d’être tué parce qu’on est juif et les méthodes violentes des cents-noirs, ce groupe de nationalistes d’extrême droite.

On passe à la seconde partie que j’aime beaucoup aussi, le départ pour la Palestine en 1924, l’arrivée au Moshav où le passage va être de courte durée, parce que Sioma et Tsipora qui sont désormais mariés ont le même idéal et la même vision de la terre promise. Ils prônent la naissance d’un état bi-national ou Juifs et arabes pourront vivre en paix. Ils vont bien vite quitter le Moshav de Nahalal dans la vallée de Jezréel, où ils ont été accueillis chez Olga et Youri, des camarades du Poalé Tsion d’Odessa qui possèdent une maison, du bétail et des terres. Ils ont fondé cette coopérative agricole il y a trois ans avec d’autres familles. Ils se destinaient à être médecins ou avocats mais n’avaient jamais envisagé d’être fermiers. Pour eux, c’est le retour sur la terre de leur ancêtres qui importe et le dur labeur quotidien du travail de la terre n’est rien en comparaison de leur joie de se retrouver sur cette terre promise.

Tsipora et Sioma pourront eux aussi faire partie des familles de la coopérative, un propriétaire arabe est prêt à vendre un terrain a côté, le moshav (village) va l’acheter et octroyer quelques hectares au jeune couple. Après tout ils ont été formés pour cette tâche, on leur a enseigné l’élevage du bétail et l’agriculture…. mais tout bascule quelques jours après leur arrivée, un couple d’arabes avec deux enfants est revenu cultiver ses terres dont il avait été expulsé, un terrain non utilisé, laissé à l’abandon. Sioma ne voit là aucun problème à ce que le couple puisse profiter de ce terrain qui finalement leur appartient mais certains autres membres du moshav ne sont pas dans les mêmes intentions, l’homme va être tué par un habitant du moshav. A Odessa c’était la guerre, une sorte de légitime défense, on tuait pour se protéger mais ici, au moshav, Sioma ne comprend pas pourquoi tuer un homme qui vient ramasser des légumes pour nourrir sa famille et qui n’a, à aucun moment, été menaçant vis à vis de qui que ce soit.

C’est à ce moment là que Sioma comprend que sa nouvelle vie en Palestine ne sera pas de tout repos, qu’il va y avoir des combats à mener pour arriver à son idéal, que juifs et arabes ne sont pas prêts de s’entendre et que c’est le tout début d’une guerre qui risque de durer. Ils vont quitter Nahalal, même si Tsipora s’y sentait bien, cet endroit n’est pas compatible avec l’éthique du couple. C’est désormais à Haïfa qu’ils vont construire leur vie et c’est là que va naître Alexandre, le 18 février 1928. Le couple prend ses marques, Sioma trouve très vite un emploi dans un groupe de juifs et d’arabes qui construisent des routes. Tsipora apprend aux petits à lire et écrire, les enfants sont juifs ou arabes, cette mixité est une vraie richesse. Ils fréquentent des paysans, des chefs de clans, des intellectuels, écrivains, juifs ou arabes, ils rêvent d’une communauté vivant en harmonie entre juifs et arabes et adhèrent aux idées de Haïm Kalvarisky membre du mouvement Brit Shalom qui prône le rapprochement judéo-arabe.

En 1936, la Palestine plonge petit à petit dans le chaos, Juifs et arabes s’entre-tuent pendant que les mandataires britanniques laissent pourrir la situation. En parallèle, Hitler est aux commandes en Allemagne tandis que Franco accède au pouvoir en Espagne. L’Europe bascule lentement dans le chaos, dans la dictature, la chasse aux juifs commence en Europe, la guerre civile s’installe en Espagne. La situation en Palestine est catastrophique, les anglais commettent de graves exactions contre les arabes. Les fanatiques d’Al Quassam, (mouvement du nom de son chef Izz al din Al-Quassam qui prône la création d’un état Arabe sans les juifs) tuent des juifs. Le pays est sous la grève générale, les routes sont dangereuses. Sioma soutient les ouvriers arabes contre la Histradout (syndicat des travailleurs) dans la défense de leurs droits à l’égalité au niveau du travail. Les sombres heures d’Odessa lui reviennent en mémoire, mais là la bataille est bien plus complexe, , il faut se battre contre les Anglais, les partisans d’Al Quassam et la histadrout. Il est impossible pour Sioma de ne pas prendre part à ce combat, lui l’humaniste, le défenseur des libertés, il ne peut pas regarder ses amis arabes se faire torturer et exécuter par les Anglais. Sioma est arrêté, on lui demande de trahir son mouvement sinon il sera expulsé, bien sûr il choisit de quitter la Palestine et de rejoindre l’Espagne où il y a un combat à mener contre le régime dictatorial de Franco. Sioma entraîne dans son combat pour la liberté, des amis qui étaient détenus avec lui à la prison de Akko (ST Jean D’Acre). Sioma quitte la Palestine, dans son journal de bord Tsipora écrit « la famille est disloquée, sans retour envisageable, alors que nous nous aimons, que nous ne pensons pas pouvoir vivre les uns sans les autres ».

La troisième partie du roman aborde les trois ans de combat contre le régime de Franco en Espagne. On se retrouve plongé en plein coeur de la bataille de Madrid avec beaucoup d’évènements et de personnages différents, dont Jeanne Lev, la journaliste que Sioma avait emmenée à Tsfat en Palestine. C’est la partie que j’ai la moins aimée, je l’ai trouvée longue et compliquée et j’ai eu beaucoup de mal à accrocher. Je me suis de nouveau retrouvée dans la quatrième et dernier partie et particulièrement le moment ou Sioma retourne en Russie et ensuite en Palestine. Il y a ce moment fort et triste où la mort de Tsipora est évoquée, les camps, Auschwitz où malgré son combat elle n’a pas survécu, elle est restée fidèle à elle même avec son humanisme et son objectif de toujours aider les autres. J’ai retrouvé là, l’essence même du livre. Il y a ensuite les lettres échangées entre Sioma et Tsipora et entre Sioma et son fils Alexandre en 1942 durant l’occupation qui sont très émouvantes.

Merci à Babelio et aux éditions temps présent pour l’envoi de ce livre que je n’aurais peut-être pas lu en d’autres circonstances, j’ai pris plaisir à le lire et à découvrir des moments de l’histoire que je ne connaissais pas, notamment concernant la Russie. Même si j’ai un peu relâché mon enthousiasme concernant la partie Espagnole, je conseille la lecture de ce livre, témoignage poignant et bouleversant.

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